Littérature
La littérature islandaise. Hier, aujourd'hui et demain?
Une présentation de Torfi Tulinius
Halldór Laxness a écrit que « les poètes et écrivains du Moyen âge nous ont donné l'Islande ». Sans eux, en effet, le paysage austère et in-humain de l'Islande, dont le climat violent efface très vite les traces matérielles du passage des hommes, ne serait pas une composante aussi essentielle du fait d'être islandais. Les grandes Íslendingasögur ou sagas des Islandais ont peuplé le pays de drames, de hauts faits et d'une galérie incomparable de personnages, dont la vivacité, la complexité et le mystère sont tels que les Islandais ont longtemps cru à la véracité totale de ces récits. En revanche, les samtí'arsögur, ou sagas des contemporains, nous donnent une image riche de la société qui en-gendra cette littérature aux XIIe et XIIIe siècles, des conflits qui l'agitèrent, mais aussi du degré de civilisation qui fut at-teint dans un pays aussi éloigné des centres de la culture de l'Occident chrétien. Enfin, les poè-tes islandais et leurs ancêtres norvégiens ont forgé un admirable outil, la langue de la poésie scaldique et eddique, qui exprime à sa façon comment c'est d'exister dans ce paysage — ou ailleurs —, ce que c'est d'être Islandais, mais aussi d'être homme.
Ils ne nous ont pas seulement donné l'Islande, mais les élé-ments d'une identité, en même temps que les moyens de l'explorer et de la bâtir. À tous ceux qui ont continué à écrire ou à composer dans cette langue, ils présentent aussi un double exemple. D'abord une grande ouverture aux courants et influences de l'étranger : de même que la littérature médiévale est toute pénétrée du rapport avec la Norvège et le reste de la chré-tienté, toutes les périodes de l'histoire littéraire islandaise se caractérisent par un renouvellement, aussi bien des fo-mes que des contenus, qui doit beau-coup à ce qui se faisait ailleurs en Europe à la même époque. Cela est vrai des lygisögur, récits d'aventures qui tirent leur origine des sagas légendaires et chevaleresques du XIIIe siècle, mais qui ont continué à être composés jusqu'à la fin du XIXe siècle et épousent tous les développements du ro-mans d'aventures européen. Il en est également ainsi des rímur, longs poèmes nar-ra-tifs chantés, sans cesse enrichis de thèmes et de motifs nouveaux, depuis leur origine au XIVe siècle jusqu'à nos jours, ou bien de la poésie religieuse qui connaît son apogée au XVIIe siècle dans l'?uvre de Hallgrímur Pétursson, dont la sensibilité baroque est évidente. Cela vaut en-fin pour les poètes romantiques du XIXe siècle, qui importèrent des formes poétiques nouvelles pour chanter la gloire du passé et la beauté dramatique du paysage islandais, afin d'éveiller la volonté d'indépendance de ce peuple long-temps soumis à une autorité étrangère. L'histoire de la littérature islandaise serait inconcevable, si elle n'appartenait pas en même temps à la littérature mon-diale.
L'autre exemple important donné par les auteurs médiévaux pourrait être désigné par le terme barbare de « recyclage ». Les écrivains islandais ont toujours été prêts à prendre des éléments de leur héritage littéraire pour les employer à d'autres fins, comme les auteurs des sagas qui font constamment référence aux héros de la poésie eddique. Le meilleur exemple de cet intense travail de réappropriation de matériaux anciens à des fins nouvelles est le grand Snorri Sturluson (1179-1241), qui utilisa les anciennes strophes des poètes de cour comme sources pour ses sagas sur les rois de l'ancien temps et qui composa l'Edda pour mettre l'art ancien de la poésie scaldique à la disposition de ses contemporains.
Peut-être peut-on voir dans cette dialectique de l'ouverture et du recyclage une constante de l'histoire littéraire islandaise. Un exemple frappant de sa puissance créative est Gunnarshólmi du plus grand poète de la génération romantique, Jónas Hallgrímsson (1807-45). Ce formidable poème, qui selon Laxness a élevé d'un seul coup l'ensemble de la littérature islandaise vers des hauteurs nouvelles, se divise en deux par-ties. La pre-miè-re est constituée de 22 groupes de trois vers organisés selon les principes de la terza rima chers à Dante, alors que la seconde se compose de deux strophes de huit vers construits comme les octaves de la poésie italienne de la fin du Moyen âge. Les onze premiers groupes de vers décrivent les volcans et glaciers qui entourent la plaine de Rangárvellir, théâtre principal de la Saga de Njáll le brûlé. Chaque image et métaphore de cet admirable portrait d'un paysage évoque avec subtilité l'ancien temps glo-rieux et la richesse passée de la terre islandaise. Dans le second groupe de onze terzines, le poète met en scène un épisode crucial de la saga, celui où Gunnar décide de ne pas quitter l'Islande, malgré la peine de trois ans d'exil dont il a été frappé. Cette décision obligera ses ennemis à l'attaquer et entraînera sa mort, héroïque par sa prouesse lors du combat final, et tragique, dans la mesure où il l'a choisie pour demeurer fidèle à lui-même et à son pays. Dans la première des deux octaves, le poète se décrit méditant sur la beauté de l'histoire de Gunnar à l'endroit même où, selon la légende, il a pris sa décision, à Gunnarshólmi, petit îlot de verdure au milieu de la plaine d'alluvions noires apportées par la rivière glaciaire. Dans la deuxième, cet îlot deviendra le symbole de la renaissance possible du peuple islandais : la végétation miraculeusement conservée à l'endroit où Gunnar décida de retourner chez lui prouve que l'Islande peut retrouver sa beauté et fertilité de naguère et son peuple la fierté et la vitalité qui étaient auparavant les siens.
Ce poème extraordinaire, tant par la vigueur de ses images que par la perfection de sa langue, témoigne d'une rare alliance de rigueur et de créativité. La terza rima, qui fait là son entrée dans la littérature islanda-se, est parfaitement maîtrisée, comme l'est l'octave. En plus, l'organisation du contenu en quatre parties, avec une rupture de ton entre les terzines et les octaves, les premières étant descriptives et narratives et les secondes plus discursives, rappelle celle du sonnet, autre forme italienne que Jónas a acclimaté à l'Islande. C'est comme s'il lui avait fallu amplifier la forme du sonnet en mettant, à la place des quatrains, deux groupes de onze terzines et, à la place des tercets, deux octaves, afin de donner, dans une sorte de sonnet géant, une image aussi globale que com-plexe des rapports entre un peuple et sa terre, entre le présent et le passé, une image grandiose qui est en même temps un projet pour l'avenir.
Tout au long du XIXe siècle, et même dans les années qui suivent l'accession à l'autonomie en 1918, c'est la poésie qui occupe la position cen-trale dans la littérature islandaise et non pas la prose, position qu'elle gar-dera jusqu'à la proclamation de la république en 1944. C'est en partie dû au génie de Jónas Hallgrímsson et de quelques autres poètes romantiques, qui ont fondé un langage et une thématique que les poètes des générations suivantes ont approfondi et développé, tels que Grímur Thomsen (1820-96), Matthías Jochumsson (1835-1920) ou Einar Benediktsson (1864-1940). Cette prédominance de la poésie sur la prose tient sans doute aussi au fait que toute cette période historique se caractérise par la conquête progressive de l'indépendance économique, politique et culturelle de l'Islande, dans une ambiance davantage favorable aux affirmations positives, plus aisément exprimées en poésie qu'aux interrogations complexes et ambiguës de la prose.
Malgré cela, la prose commence à apparaître à la fin du XIXe siècle, avec des romanciers comme Torfhildur Hólm, Jón Thoroddsen et, plus tard, Einar H. Kvaran et Gestur Pálsson. Ils occupent cependant une p-sition mineure par rapport aux poètes. Un symptôme de cet état de choses est sans doute l'apparition d'une génération d'écrivains islandais dont les principaux écrivaient surtout en danois. Le dramaturge Jóhann Sigurjónsson (1880-1914), le dramaturge et romancier Gu'mundur Kamban (1888-1945) et le romancier Gunnar Gunnarsson (1889-1975) ont con-nu le succès, parfois la gloire, au Danemark. Leur ?uvre fait aussi partie de la littérature islandaise, car elle traite des réalités du pays et a été traduite en islandais, souvent par les auteurs eux-mêmes.
Au cours de la même période on voit cependant apparaître les deux plus grands prosateurs islandais de la première moitié du XXe siècle. Le premier, Thórbergur Thór'arson (1889-1974), écrivain d'une très grande originalité, commença par composer des poèmes parodiant le néo-romantisme alors à la mode, mais trouva sa voie dans une série d'?uvres particulières, mélangeant l'auto-biographie romancée au discours sur tout et n'importe quoi, tout cela écrit dans un style aussi rythmé que limpide. Le second est Halldór Lax-ness (1902), dont la carrière permet de tracer comment la prose, en particulier le roman, a fini par conquérir une position centrale dans la littérature islandaise. Saisi très jeune par le démon de l'écriture, il dévore tout ce qu'il peut lire, en Islandais comme dans les autres langues européennes. Après un premier grand roman, Le grand Tisserand du Cachemire, qui traite de la crise de conscience et des interrogations philosophiques de la génération européenne d'après la Grande guerre, et une période où il tente sa chance comme scénariste à Hollywood, il décide de rentrer en Islande où, nourri de l'immense culture acquise pendant ses voyages et fort d'un engagement dans les luttes politiques et sociales de son temps, il s'attelle à la tâche d'écrire des romans qui puissent rendre compte de la complexité d'être islandais au XXe siècle. Trois grands romans des années trente, Salka Valka (1931-2), Gens ind-pendants (1934-6) et Lumière du monde (1937-40) vont explorer tour à tour la vie des travailleurs dans les villages de pêche, l'équivalent islandais du prolétariat des pays industriels, la condition des petits paysans, animés par un idéal d'indépendance qui, comme le montre Laxness, sert surtout les intérêts des gros propriétaires, qui utilisent le mouvement des co-opératives comme justification de leur mainmise sur l'agriculture islandaise, enfin le statut paradoxal du poète dans un pays qui accorde une valeur immense à la poésie mais qui est trop empétré dans ses contradictions et ses illusions pour lui donner vraiment une place.
C'est La Cloche d'Islande (1943-6) qui assurera au roman la posi-tion dominante dans la littérature islandaise. Dans cette ?uvre géniale, Laxness réussit un tour de force romanesque, combinant différents genres comme le roman picaresque, le roman de m?urs, la description des pe-ti-tes gens et le drame historique autour d'une superbe tragédie amoureuse, digne du grand théâtre du XVIIe siècle. Il puise son matériau dans des événements et des personnages vrais de la fin du XVIIe siècle : le voleur et présumé assassin, Jón Hreggvi'sson, qui porta plainte au roi du Dane-mark contre le magistrat qui le condamna à mort, soutenu en cela par Árni Magnússon, bibliothécaire du roi, sauveteur des anciens manuscrits des sagas, et amant de la belle Snæfrí'ur, fille de ce même magistrat. Fidèle à l'exemple de ses devanciers, il montre une maîtrise totale des formes et des thèmes communs à l'ensemble de la littérature mondiale, tout en exploitant un matériau an-cien. Ce faisant il crée une sorte de mythe fondateur de la nouvelle république, proclamée le 17 juin 1944, pendant que paraissaient les trois livres qui forent le roman, une histoire qui comme Gunnarshólmi, ou les grandes sagas du XIIIe siècle, traduit les aspirations et les craintes des Islandais et constitue une tentative de fonder leur identité aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Elle sonne aussi l'entrée dans une nouvelle période de l'histoire de la littérature islandaise, celle dans laquelle nous nous trouvons actuellement, puisque bon nombre des auteurs encore actifs ont commencé à publier dans les années qui ont suivi.
Si après la guerre, la domination de Laxness dans la production romanesque est telle que le Prix Nobel lui fut attribué pour avoir « ressuscité l'ancienne tradition narrative islandaise », l'éclipse partielle dont souffre la poésie va paradoxalement s'avérer bénéfique pour elle, car c'est le moment d'une grande effervescence poétique, initiée par des gens comme Snorri Hjartarson (1906-86) et Steinn Steinarr (1908-58) et amplifiée encore par la génération des poètes atomiques. C'est le nom qui fut donné à un groupe de poètes modernistes dont les principaux sont Stefán Hördur Grímsson (1920), Einar Bragi (1921), Jón Óskar (1921), Hannes Sig-ússon (1922), et Sigfús Dadason (1928). De nouveau, la littérature islandaise prouve qu'elle est capable de s'ouvrir à ce qui se fait ailleurs et les tentatives for-melles et le renouvellement des thèmes sont tels, qu'on peut par--ler d'une véritable révolution poétique des années quarante et cinquante. Il en ré-sul-te que la création poétique demeure encore aujourd'hui extrêmement vivace, malgré les faibles ventes de recueils de poésie. D'ailleurs, la grande majorité des romanciers composent également des poèmes. Certains, tels que Thor Vilhjálmsson (1925), Vigdís Grímsdóttir (1953) ou Steinunn Sigurdardóttir (1950), pour citer des auteurs présents aux Boréales, écrivent dans une prose parfois si poétique qu'elle transgresse les limites traditionnelles du roman.
Il faudra attendre les années soixante pour que le roman commence à répondre aux défis posés par l'entrée de l'Islande dans une nouvelle phase historique, caractérisée par l'enrichissement rapide d'une population qui s'abandonne aux joies de la société de consommation. Si Laxness participe à ce courant dans le mystérieux Úa ou chrétiens sous
le glacier (1968), il s'est quelque peu dépris du roman pemundur Steinsson (1925-96), Oddur Björnsson (1932), Jökull Jakobsson (1933-78), Birgir Sigurdsson (1937), Ólafur Haukur Símonarson (1947), Sigurdur Pálsson (1948), Árni Ibsen (1948), et Hrafnhildur Hagalín (1965).
C'est au cours de ces mêmes années soixante que plusieurs jeunes prosateurs vont relever le défi du modernisme romanesque. Sans nier l'apport capital de Steinar Sigurjónsson (1928-94), Svava Jakobsdóttir (1930) et Thorsteinn frà Hamri (1938), deux auteurs semblent se détacher, aussi bien par la qualité que l'ampleur de leur oeuvre, Thor Vilhjalmsson, dont il a déjà été question, et Gudbergur Bergsson (1932).
On a pu dire que Tómas Jónsson, bestseller de Bergsson (1966) a été le premier grand roman moderniste de la littérature islandaise, par sa subversion de toutes les conventions littéraires de son temps, par la corrosivité de son humour qui démonte les mythes de la nouvelle société islandaise, mais aussi par le fait qu'il a ouvert à la littérature un pan nouveau de l'existence, dégagé par sa vision hautement personnelle de la vie, vision qu'il n'a cessé d'approfondir et de diversifier dans une ?uvre aujour-d'hui considérable. Sans doute, Thor Vilhjálmsson avait-il préparé le terrain dans les proses expérimentales qu'il publia à partir de 1955 : récits de voyages, courtes nouvelles. Son pre-mier roman, Vite, vite, dit l'oiseau (1968), le confirme comme un magicien de la langue islandaise, qu'il fait épouser les méandres de la conscience mobile et changeante de l'homme moderne qui, sans cesse frappée par des réalités nouvelles, doit les con-fronter à celles du passé.
Aujourd'hui, la littérature islandaise est riche, de son héritage ancien ou récent, mais aussi de la pléiade de poètes, dramaturges et romanciers nés dans les deux décennies qui ont suivi la Seconde guerre et actuellement dans la fleur de l'âge. Première génération née en majorité à Reykjavík, elle a tenu à explorer la vie dans cette nouvelle réalité islandaise, la ville, dans des ?uvres dont les expérimentations formelles sont plus discrètes que celles de leurs aînés, à l'exception peut-être de celles d'Álfrún Gunnlaugsdóttir (1938), Vigdís Grímsdóttir, Gyrdir Elíasson (1961) et Sjón (1962). Frída Á. Sigurdardóttir (1940), Pétur Gunnarsson (1947), Thorarinn Eldjßrn (1949), Steinunn Sigurdardottir, Einar Karason (1955) et Einar Mar Gudmundsson (1954) sont quelques uns parmi ces auteurs.
Quelle sera la littérature islandaise du troisième millénaire? Une chose est certaine, elle va devoir répondre à un défi qui ne s'est jamais présenté auparavant. Cette culture traditionnellement à la recherche d'influences étrangères se voit maintenant confrontée à l'invasion de produits culturels de masse, pour la plupart en anglais, qui peuplent de plus en plus les heures de loisirs, et par là les consciences, des Islandais. Par ailleurs, les nouveaux moyens de communication informatisés permettent à tout un chacun de vivre dans l'environnement linguistique de son choix. La notion de culture propre à une zone géographique s'en voit sérieusement attaquée. Peut-être le destin de la littérature islandaise sera-t-il de se dissoudre dans la masse d'une nouvelle littérature mondiale,àcrite seulement dans quelques grandes langues. L'avenir nous le dira.
Si la littérature islandaise existera encore, c'est qu'elle aura su demeurer elle-même, c'est-à-dire ouverte à ce qui vient de l'extérieur, tout en se l'appropriant à ses propres fins, pour la recycler les éléments anciens de notre culture et construire quelque chose qui aura un sens pour ceux qui se réclameront alors de cette terre de feu et de glaceà mi-chemin entre deux mondes, l'ancien et le nouveau.




